La précarité énergétique
Elle est accentuée par le froid
Après un hiver rigoureux, les ménages les plus démunis appréhendent l’arrivée de leur facture d’électricité et de gaz, alors même que la trêve hivernale des expulsions locatives s’achève.
La France a connu cette année un hiver à rallonge, marqué, selon Météo France, par trois vagues de froid exceptionnelles faisant craindre un bond des dépenses d’énergie. Les prix du gaz doivent être aussi prochainement relevés.
Hedi Sghaier a passé l’hiver à souffrir du froid dans sa chambre de bonne, située au 7ème étage d’un immeuble parisien construit dans les années trente.
« Je mets deux pulls, un vieux blouson, deux paires de chaussettes, mais même avec ça parfois j’ai froid alors je mets du journal dans mes chaussures» , explique ce retraité de 75 ans, ancien chef de dépôts dans le milieu de la décoration.
Hedi Sghaier qui touche une retraite équivalente au SMIC habite dans le centre de Paris, dans une seule pièce, mal isolée où trois fenêtres laissent passer le vent.
« Quand il gèle, je mets mon chauffage un peu plus fort mais cela fait tripler les frais» , dit-il.
Ben, 50 ans, qui habite au rez-de-chaussée d’un immeuble du 19ème arrondissement de Paris, redoute lui aussi l’arrivée de sa note de chauffage à la fin de l’hiver.
« Quand je vois ma facture arriver, c’est l’angoisse, j’ai une boule au niveau du ventre» , dit Ben qui touche 950 euros par mois de pension d’invalidité et se déplace en fauteuil roulant.
Sa propriétaire n’a pas, selon lui, procédé aux travaux de mises aux normes de son installation au gaz, le forçant depuis trois ans à se chauffer à l’électricité. Sa facture bimestrielle est depuis passée de 90 à 250 euros.
Hedi Sghaier et Ben font partie des 3,4 millions de ménages qui vivent en France en situation dite de « précarité énergétique» car ils consacrent plus de 10% de leur revenu à leur facture d’énergie contre une moyenne nationale de 5,5%.
FONDS D’AIDE
Bertrand Lapostolet de la fondation Abbé Pierre et co-auteur d’un rapport sur la précarité énergétique, juge ce chiffre en dessous de la réalité.
« Si nous ajoutons la population qui se restreint et a froid, on arrive à peu près à 4 millions de foyers» , estime-t-il.
Ce rapport présenté par Philippe Pelletier au gouvernement en janvier propose un plan national de lutte contre la précarité énergétique de 4 milliards d’euros d’ici 2020.
Suite à ce rapport, le gouvernement a annoncé un programme accéléré avec la création d’un fonds de 1,25 milliard d’euros à la rénovation thermique de 300.000 logements privés d’ici à 2017, afin de réaliser des économies d’énergie de 25 à 30%.
Le montant de l’aide représente seulement un peu plus d’un quart des 4 milliards estimés par les auteurs car le gouvernement mise sur les collectivités locales pour compléter les financements.
Par ailleurs, Bertrand Lapostolet estime que ces 300.000 logements correspondent « au noyau dur» de la précarité et souligne, comme d’autres associations, la nécessité d’agir au niveau local pour assurer une bonne réalisation de ces projets.
Marie Moisan, animatrice du Réseau des Acteurs de la Pauvreté et de la Précarité Énergétique explique qu’il est souvent difficile de repérer les familles en difficulté.
« Les impayés et les coupures sont la facette la plus visible de la précarité énergétique» , dit-elle.
PEUR DES COUPURES
Salimi Camara, qui vit avec sa femme et cinq enfants dans un appartement du 13ème arrondissement de Paris, dit ne pas envoyer ses enfants à la cantine afin de payer ses factures d’énergie.
« L’an dernier, j’ai eu pour 600 euros de facture d’électricité, je suis allé voir une assistante sociale qui m’a aidé, mais je suis souvent à découvert» , explique-t-il.
Si Hedi Sghaier, Ben et Salimi Camara arrivent encore à régler leur facture, c’est au détriment d’autres achats et ils craignent par dessus tout la spirale qui les entrainerait à des impayés, l’endettement puis à la coupure de courant.
« Couper l’électricité c’est souvent la dernière marche avant la rue» , prévient Jean-Michel Mespoulède, vice président de Droit à l’énergie-stop aux coupures.
Cette association de « robins des bois» de l’énergie, qui regroupe des agents du réseau de distribution d’électricité et de gaz, rebranche bénévolement les familles privées d’énergie.
Interrogé sur le sujet, EDF dit qu’en plus des tarifs de première nécessité, la loi interdit les coupures entre le 15 novembre et le 15 mars pour les ménages ayant bénéficié d’une aide du Fonds de solidarité pour le logement (FSL).
Mais Jean-Michel Mespoulède assure que pour les autres, les coupures continuent en hiver, au rythme d’environ 1.000 foyers par jour.
Selon plusieurs associations, qui avaient organisé samedi des manifestations contre la reprise des expulsions, plus de 105.000 jugements d’expulsion ont été prononcés en 2008 et plus de 11.000 ménages ont été expulsés de leur domicile avec le concours de la force publique.
Reuters