Le logement et les inégalités
Le logement est un facteur aggravant des inégalités
Poids des dépenses de logement, eau, gaz et électricité dans le budget des ménages français entre 1960 et 2008 (source : Insee)
Selon le dernier rapport annuel de la Fondation Abbé-Pierre, la France compte 3,5 millions de mal-logés. Plus inquiétant, 6,5 millions de personnes fragiles seraient susceptibles de basculer à tout moment dans cette première catégorie en cas d’éclatement de la famille ou de perte d’emploi. L’organisation souligne que « l’aggravation progressive de la crise du logement aboutit à un vrai problème de société» .
Cette fragilité grandissante d’une partie de la population vis-à-vis du logement est une tendance lourde depuis plusieurs décennies. Selon un rapport de l’Insee sur « la consommation des ménages depuis 50 ans» , la part moyenne du logement dans le budget des Français n’a cessé de croître au fil du temps, passant de 11 % en 1960 à 25 % en 2007 (1). Le budget lié à l’habitat est ainsi devenu le premier poste de dépense, détrônant l’alimentation, un phénomène qu’on retrouve dans la plupart des pays développés.
Régis Bigot, directeur adjoint du département Conditions de vie et Aspirations au Credoc, résume en quelques chiffres l’ampleur du problème : « Depuis 1996, les prix à l’achat ont été multiplié par 2,5, c’est-à-dire deux fois plus que le niveau de vie des Français. Quant aux loyers, ils ont augmenté deux fois plus vite que l’inflation au cours des trente dernières années.»
PRÉCARISATION DES MÉNAGES
Le budget consacré au logement, à son chauffage et à son éclairage, représente aujourd’hui 75 % des dépenses « pré-engagées» , sur lesquelles les ménages peuvent difficilement arbitrer à court terme. Cette immobilisation d’une part croissante des ressources a contribué à créer un écart important « entre la mesure du pouvoir d’achat et la perception que s’en font les ménages» , explique l’Insee dans son étude sur « le poids des dépenses de logement depuis vingt ans» .
Phénomène plus inquiétant, le logement est devenu un facteur d’aggravation des inégalités. Son poids budgétaire est en effet « deux fois plus élevé pour les 20 % des ménages les plus modestes que pour les 20 % les plus riches» , souligne l’institut dans son rapport sur « le budget des familles en 2006″.
Cette précarisation des ménages les plus fragiles s’explique en partie par leur difficulté grandissante pour accéder à la propriété. Parmi les 20 % de ménages ayant le niveau de vie le plus faible, la proportion de locataires ne cessent de croître, passant de 40 % en 1988 à 56 % en 2006, explique l’économiste Gabrielle Fack dans un article sur l’évolution des inégalités face au logement. A l’inverse, la proportion des 20 % de ménages les plus aisés à louer un appartement est passée sur la même période de 30 % à 20 % (voir tableau)» . La part des propriétaires n’a donc cessé de croître en France entre 1973 (45 %) et 2002 (56 %), améliorant la situation de nombreux ménages qui ont pu profiter de la hausse des prix. Celle des plus modestes, souvent condamnés à la location, est en revanche devenue de plus en plus difficile à supporter.
« IL MANQUE 1 MILLION DE LOGEMENTS»
Les causes de l’augmentation du coût du logement sont multiples. Sur le long terme, la hausse des prix s’explique par le fait que la qualité et la superficie moyenne du parc immobilier s’est améliorée avec son renouvellement, explique Régis Bigot, du Credoc. « Mais sur les quinze dernières années, on ne peut pas dire que la qualité ait beaucoup évolué alors que les prix ont explosé» , nuance-t-il, évoquant une « bulle spéculative» .
La hausse des prix s’explique aussi par un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande, particulièrement sensible dans un pays à fort taux de natalité comme la France : la baisse des taux d’intérêt depuis vingt ans a en effet favorisé l’accès au crédit, et donc la demande, alors que les mises en chantier n’ont pas suivi. « Il manque un million de logements en France» , résume Jean-Michel Guérin, président du groupe « Particulier à Particulier» .
(1) Le mode de calcul retenu ici est celui de la comptabilité nationale. Il attribue aux accédants à la propriété des loyers fictifs dits « imputés» , qu’ils se payent à eux-mêmes et sont ajoutés à leurs revenus. Deux autres méthodes de calcul utilisées dans cet article existent : elles sont expliquées dans une étude de l’Insee page 35.
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